• « [...] ils me parlaient d’un général avec ses soldats qui encerclent la forêt, là-bas, et qui font des cartons sur tout ce qui s’envole au-dessus des feuilles, sur tout ce qui apparaît à la lisière, sur tout ce qu’ils aperçoivent qui n’a pas la couleur des arbres ou qui ne bouge pas de la même manière [...] »

    Bernard Marie-Koltès, La nuit juste avant les forêts

     

    Monter un projet éditorial peut relever de multiples nécessités. Il y a, bien sûr, la volonté de créer un collectif, des constellations, de relier des lueurs ou lucioles pour apprendre à se reconnaître, à se repérer, à accueillir l’étranger et à rapprocher des pensées, des combats, des façons de se tenir debout et de répondre dans la verticalité. Il y a la nécessité de pénétrer d’autres territoires, ceux-là que l’on nomme à la vérité sensation, intuition tenace et ténacité dans l'acte d'écriture. La seule certitude est celle de vouloir trouver un lieu, ses lieux, son espace, de découvrir d’autres manières d’y aller, d’en revenir, de flâner, de passer par les prairies et les montagnes, de croiser en chemin les récifs escarpés, parfois la pinède, parfois la forêt, et de s’organiser. Pour que les voix d’aujourd’hui puissent être entendues, qu’un dialogue se tisse, pour que les auteur.e.s, écrivain.e.s, dramaturges puissent propager l’écho, la résonance, la vibration.

    Être dans les marges c’est se tenir attentif, jovial et parfois en colère, irrésolu, c’est tout à la fois vouloir emprunter les chemins de traverse et observer ce qu’il s’y passe, être à la lisière, parfois dans la bruyère, parfois dans le désert, toujours dans l’espérance.

    Il y a pour nous l’objet à arpenter, à feuilleter, à emmener avec soi - un voyage intérieur depuis d’autres endroits que les siens, d’autres voix que les siennes, une cartographie à déplier, à déployer n’importe où -, le doux bruit des pages que l’on tourne, que l’on froisse, qui nous ventilent par temps de canicule, qui nous tiennent chaud à travers la poche d’une veste par temps hivernal. A travers les marges, nous regagnons le tracé d’une écriture chaque fois singulière, nous regagnons les pages, les feuilles ou feuillets, la matière, le support et la surface qui font partie intégrante du livre. Il y a pour nous les voix émergentes, il nous reste enfin à les entendre, à les propager - les moins sûres comme celles déjà tonitruantes -, à s’abriter tout en se mettant à nu, à trouver la puissance dans la révélation de la vulnérabilité même.

    A travers ces éditions, il s’agit de retrouver un peu d’une parole inventive, contestataire, chaleureuse, toujours singulière - une langue qui nous meut, qui nous agit à cet endroit précis de la mise en péril.

    Il y a ici le plein soleil, la pleine pluie, les herbes folles chères à Virginia Woolf et aux écrivains attentifs à la forêt, aux sous-bois, à la géographie et à la pensée des lieux traversés.

    Il y a ici la fraternité qui nous lie.